Alexa DufraisseDirectrice de recherche
Lire les forêts du passé pour éclairer celles de demain
Directrice de recherche CNRS au laboratoire BioArchéologie : Interactions Sociétés Environnements (BioArch - CNRS/MNHN/INRAP), Alexa Dufraisse décrypte l’histoire des forêts et des pratiques humaines à travers l’étude des charbons de bois archéologiques. Son approche allie dendro-anthracologie1 et anthraco-isotopie2 pour reconstituer les paysages anciens et les modalités de gestion du bois, du Néolithique à l’époque médiévale. Après l’incendie de Notre-Dame de Paris en 2019, elle a dirigé le groupe « Bois et Charpente », réunissant près de 70 chercheurs. Grâce au projet ANR CASIMODO qu’elle pilote, les découvertes sur l’utilisation du bois vert ont par exemple inspiré la restauration de la cathédrale. Aujourd’hui, elle développe un nouveau projet qui utilise les données du passé pour éclairer la gestion forestière face au changement climatique. Elle est récompensée par la médaille d'argent du CNRS 2026.
Dès ses premières recherches, elle développe des outils quantitatifs pour analyser les charbons archéologiques, dépassant la simple identification des essences pour reconstituer les modalités de collecte, les techniques de gestion et les conditions climatiques passées. « Identifier les charbons, c'est remonter aux forêts passées, à leur composition, mais aussi aux modalités de collecte du bois, qui dépendaient des contextes techniques, économiques et environnementaux », explique-t-elle. Ces innovations méthodologiques, comme l'anthraco-isotopie, ont ouvert de nouvelles perspectives pour étudier l'impact des sociétés sur leur environnement, du Néolithique à l'époque médiévale.
Son expertise a été déterminante après l'incendie de Notre-Dame de Paris en 2019. En coordonnant le groupe « Bois et Charpente » au sein de l'ANR CASIMODO, elle pilote une équipe de près de 70 scientifiques dont les travaux révèlent que les charpentiers médiévaux utilisaient du bois vert. « C'est pour cela que cette charpente a duré 800 ans », résume-t-elle. Cette découverte a directement influencé les choix techniques pour la reconstruction de la cathédrale, démontrant l'apport concret de la recherche fondamentale à des enjeux contemporains. Avec son prochain projet, articulé autour du hêtre, elle propose de mobiliser les données du passé pour affiner les modèles prédictifs de distribution des forêts face aux sécheresses et aux pathogènes qui les menacent. « Comprendre comment les forêts ont réagi aux changements par le passé peut nous aider à anticiper leur évolution future », explique-t-elle.
Parallèlement, elle s’investit dans la Fédération de Recherche Bioarchéologie, qu’elle co-dirige depuis 2025. Cette structure fédère une trentaine de laboratoires et vise à renforcer les liens entre recherche, société et gestion du patrimoine. Elle a également cofondé le blog Bioarchéologies, une plateforme de vulgarisation qui rend accessibles les avancées de son champ disciplinaire au grand public et aux gestionnaires de forêts.
La médaille d’argent du CNRS 2026 vient récompenser une carrière marquée par l’innovation méthodologique, l’interdisciplinarité et un engagement constant pour une recherche utile à la société. « Cette distinction est avant tout celle d’une équipe », rappelle-t-elle, soulignant le rôle collectif dans ses recherches.
Photo portrait © Xylothèque_MNHN_CNRS_Paris-Centre