On dirait le Sud ... Rencontres entre groupes néolithiques et chasseurs-cueilleurs en Occitanie

Résultats scientifiques

La période néolithique, marquée par le développement de l’agriculture en Europe occidentale, a été accompagnée de changements démographiques majeurs modelant la structure génétique des groupes humains. Une équipe franco-allemande de paléogénéticiens et d’archéologues a confronté l’évolution culturelle et génétique des groupes néolithiques de la région Occitanie à travers l’étude de 6 sites archéologiques, réunissant les génomes de 28 individus datés entre 5500 et 2500 avant J.-C. En combinant les données génomiques et archéologiques, cette étude identifie le Sud de la France comme zone particulière d’échanges culturels et biologiques entre communautés de fermiers néolithiques nouvellement installés et groupes chasseurs-cueilleurs autochtones. Les résultats, publiés dans la revue Iscience mettent ainsi en exergue des différences majeures entre les routes de diffusion néolithique méditerranéenne et continentale en ce qui concerne les modalités de migrations et de métissages.

Autour de 10 000 avant J.-C, les populations à l’origine de l’invention de l’agriculture et portant la culture Néolithique, migrent à partir du Proche Orient. La diffusion du Néolithique et de ce nouveau mode de vie en Europe de l'Ouest, alors peuplée de chasseurs-cueilleurs nomades, emprunte deux voies migratoires : le courant Continental le long du Danube et le courant Méditerranéen le long des côtes méditerranéennes. La Néolithisation entraine un important bouleversement tant au niveau culturel que biologique, transformant profondément le visage des sociétés humaines. Les interactions entre groupes fermiers en expansion et les groupes mésolithiques autochtones se sont révélées complexes et hétérogènes à l'échelle régionale et européenne. La France, au confluent des deux courants de diffusion du Néolithique, constitue un terrain d’étude idéal pour documenter de potentielles corrélations entre transformations culturelles et changements génétiques et démographiques des communautés humaines.

 

Les recherches récentes en ADN ancien ont considérablement enrichi nos connaissances sur les processus démographiques qui ont eu lieu en Europe centrale et occidentale durant l'arrivée des premières communautés agricoles, ainsi que sur la structure génomique de ces populations. Bien que les données génomiques recueillies jusqu'à présent soient inégalement réparties à travers l'Europe, les signaux génétiques indiquent des processus d'interaction diversifiés entre les communautés de chasseurs-cueilleurs et d'agriculteurs, tant en termes de fréquences d'interactions que d'intensité des contacts. Ainsi, les groupes d'agriculteurs associés au courant continental sont génétiquement bien documentés et les données disponibles montrent que, même si les néolithiques ont coexisté et échangé avec les chasseurs-cueilleurs voisins sur le plan culturel, ces échanges ont été accompagnés de très peu de flux génétiques durant leur expansion du sud-est de l’Europe vers l'Europe centrale. En ce qui concerne les communautés fermières méditerranéennes, les données génétiques sont bien plus restreintes, mais les génomes néolithiques disponibles pour l'Italie, la France et la péninsule Ibérique actuelles ont néanmoins mis en évidence des modes de métissages variables entre les agriculteurs nouvellement installés et les chasseurs-cueilleurs locaux.

Mettant en perspective données génétiques et archéologiques, une étude interdisciplinaire a été menée par des chercheurs du laboratoire PACEA, de l’Institut Max Planck, du laboratoire CEPAM, du laboratoire TRACES ainsi que de l’Institut National de Recherches Archéologiques Préventives.

Des données paléogénomiques inédites ont été obtenues pour 28 individus provenant de six sites du sud de la France et couvrant un intervalle chronologique s'étendant de 5 500 à 2 500 avant J.-C. Ces données ont permis de développer une approche diachronique centrée sur la région afin de mieux évaluer la variabilité des interactions biologiques entre les communautés à petite échelle, de retracer l'évolution des héritages génétiques à travers le temps et donc d'acquérir une compréhension plus fine des interactions biologiques entre les groupes humains.

Les résultats renforcent l'image d'un récit particulier de contacts biologiques prononcés entre les agriculteurs néolithiques pionniers et les groupes de chasseurs-cueilleurs autochtones dans le Sud de la France. L’intensité des métissages entre communautés de fermiers et de chasseurs-cueilleurs mesurée de l’Occitanie à la région PACA est inégalée au niveau continental, identifiant la région comme zone d’échanges biologiques privilégiée entre communautés culturellement distinctes. L'étude de la diversité des populations met également en lumière des processus démographiques et des aspects biologiques particuliers des groupes impliqués dans la néolithisation méditerranéenne. Les résultats soulignent ainsi la dichotomie entre les deux vagues d'expansion et complètent les arguments archéologiques pour démontrer que des groupes néolithiques plus petits ont été impliqués dans l'expansion néolithique méditerranéenne. La petite taille des populations impliquées dans ces migrations et les taux d'endogamie qui en découlent pourraient expliquer l'identification au sein de ces premières communautés fermières du plus ancien exemple de forte consanguinité en Europe occidentale. Les chercheurs ont en effet pu démontrer qu’une femme inhumée au sein de la grotte Gazel (Sallèles-Cabardès, Aude) au cours de la deuxième moitié du 6e millénaire avant J.-C, était issue d'une union incestueuse entre proches parents (parent-enfant ou frères-sœurs).

Enfin, grâce à un transect chronologique large, s’étalant du 6e au 3e millénaire avant notre ère, la documentation génétique de ces populations néolithiques a démontré qu'en dépit de transformations culturelles substantielles tout au long de la période, le Sud de la France présente une relative continuité génétique depuis la deuxième phase de néolithisation et le développement du complexe cardial jusqu'à la première moitié du 3e millénaire avant notre ère, avant l'arrivée des groupes campaniformes et le développement de la métallurgie.

Ces résultats illustrent ainsi tout le potentiel d’études micro-régionales et diachroniques afin de documenter de manière précise et nuancée les phénomènes d’échanges et les dynamiques migratoires des populations humaines.

Figure
Région d’étude et répartition des échantillons analysés (A) Localisation de la région Occitanie sur le territoire de la France actuelle. (B) Localisation des sites archéologiques au sein de la région Occitanie et nombre d’individus par site (C) Répartition chronologique des individus analysés par site. ©Ana Arzelier

 

Laboratoires CNRS impliqués

  • De la Préhistoire à l'Actuel : Culture, Environnement et Anthropologie (PACEA - CNRS / Université de Bordeaux / Ministère de la Culture)
  • Cultures et Environnements. Préhistoire, Antiquité, Moyen Âge (CEPAM - CNRS / Université Côte d'Azur)
  • Travaux et Recherches archéologiques sur les cultures, les espaces et les sociétés (TRACES - CNRS / Université Toulouse Jean-Jaurès / Ministère de la Culture)

Référence

Arzelier A., Rivollat M., De Belvalet H., Pemonge M-H., Binder D., Convertini F., Duday H., Gandelin M., Guilaine J., Haak W., Deguilloux M-F., Pruvost M., Neolithic genomic data from Southern France showcase intensified interactions with hunter-gatherer communities, ISCIENCE (2022)

Contact

Anne Cecile Baudry-Jouvin
Communication - De la Préhistoire à l'Actuel : Culture, Environnement et Anthropologie (PACEA - CNRS/ Université de Bordeaux/ Ministère de la Culture)
Ana Arzelier
De la Préhistoire à l’Actuel : Culture, Environnement et Anthropologie (PACEA - CNRS UMR5199 / Université de Bordeaux / Ministère de la Culture)