Quand les tumeurs redessinent les interactions entre espèces
Bien que les processus oncogéniques à l’origine des cancers soient omniprésents chez les organismes multicellulaires, ils ont jusqu’à très récemment été peu étudiés par la communauté scientifique en écologie évolutive. Du fait de la relative lenteur des progressions tumorales, il est pourtant attendu que les maladies cancéreuses, avant d’être éventuellement mortelles pour leurs hôtes, modifient le phénotype de ces derniers et les amènent à interagir différemment avec les autres espèces de l’écosystème. En prenant comme modèle le cnidaire d’eau douce, Hydra oligactis (embranchement regroupant les méduses et les coraux), des chercheurs ont exploré expérimentalement les conséquences écologiques des modifications phénotypiques associées aux tumeurs. Cette étude publiée dans le journal Science of the Total Environment apporte pour la première fois la démonstration que les développements tumoraux ont le potentiel, par leurs effets sur le phénotype de leurs hôtes, de modifier les interactions biotiques au sein des écosystèmes. Ce travail suggère que les processus cancéreux au sein de la faune sauvage, notamment dans les habitats pollués, peuvent être d’intérêt pour les écologues.

L’émergence et la prolifération de cellules tumorales sont des processus normaux et fréquents chez les organismes multicellulaires depuis leur apparition à la fin du Précambrien
Pour combler cette lacune, des chercheurs, dont certains issus des laboratoires Maladies Infectieuses et Vecteurs : Ecologie, Génétique, Evolution et Contrôle (MIVEGEC) et Littoral, Environnement et Sociétés (LIENSs) ont exploré l’hypothèse selon laquelle les processus cancéreux peuvent modifier les interactions entre espèces. Ils ont pour cela développé un microcosme artificiel (tripartite), qui permet de tester expérimentalement si les individus porteurs de tumeurs, comparés aux individus sains, entretiennent des interactions différentes avec leurs proies, leurs commensaux et leurs prédateurs.
Le cnidaire Hydra oligactis (ci-après dénommé hydre), espèce commune dans les écosystèmes aquatiques dulçaquicoles, est un prédateur de petits invertébrés, mais est également une proie pour les poissons et peut aussi héberger différents symbiontes. Cette espèce d’hydre peut par ailleurs développer des tumeurs qui modifient radicalement le phénotype des individus (c.à.d., forme du corps du polype, nombre de tentacules, voir figure 1). Compte tenu des différences phénotypiques substantielles entre les hydres saines et tumorales, les chercheurs ont émis l'hypothèse que la présence de tumeurs devrait influencer les relations entre les hydres et les autres espèces. Pour tester cette hypothèse, ils ont comparé expérimentalement les conséquences des tumeurs sur trois types d'interactions biotiques: (i) la capacité des hydres à attraper des proies, (ii) à servir d'hôte à un cilié commensal
Les scientifiques ont montré que (i) la capacité de prédation des hydres tumorales était augmentée par rapport aux hydres saines. Ce qui s'explique a priori par un nombre supérieur de tentacules comparé aux hydres saines. (ii) Les hydres tumorales sont plus souvent colonisées par les ciliés, lesquels prolifèrent aussi plus rapidement sur les hôtes tumoraux et (iii) des hydres tumorales sont plus souvent consommées par les poissons prédateurs.
Ces résultats ouvrent des pistes de recherche concernant l'implication écologique des processus oncogéniques dans les écosystèmes. Des cascades trophiques altérées pourraient être attendues en présence d'hydres tumorales dans l'écosystème, un processus qui est également susceptible d'accélérer le flux d'énergie et les cycles de nutriments, comme cela est observé dans le cadre des interactions hôtes-parasites. De même, en boostant la dynamique de population de leurs ciliés commensaux, les hydres tumorales augmentent probablement le risque que d'autres espèces d'hydres soient aussi colonisées par ce cilié généraliste.
Références complémentaires (voir notes
Laboratoires CNRS impliqués
Laboratoire Écologie, Systématique et Évolution (ESE - Univ. Paris-Saclay, CNRS, AgroParisTech)
Objectifs de développement durable

- 3 - Bonne santé et bien-être
- 14 - Vie aquatique
- 15 - Vie terrestre
A travers cette étude pionnière, les chercheurs visent à améliorer notre compréhension de l'impact du cancer sur les interactions biotiques. Ces questionnements scientifiques sont d’autant plus légitimes que la quasi-totalité des écosystèmes de la planète, en particulier les milieux aquatiques, est à présent polluée par des substances d’origine anthropique, souvent mutagènes
Référence
Tumors (re)shape biotic interactions within ecosystems: experimental evidence from the freshwater cnidarian Hydra. Justine BOUTRY, Juliette MISTRAL, Laurent BERLIOZ, Alexander KLIMOVICH, Jácint TÖKÖLYI, Laura FONTENILLE, Beata UJVARI, Antoine DUJON, Mathieu GIRAUDEAU, & Frédéric THOMAS. Science of the Total Environment, 2021